Comprendre le fœhn
Le fœhn, c'est de l'air du sud qui franchit les Alpes. Pour se le représenter, le plus simple est de penser à de l'eau.
1. L'air se comporte comme de l'eau
Une dépression à l'ouest pousse l'air du sud contre les Alpes. L'air bute sur la barrière, comme de l'eau contre un barrage. Il monte, il se refroidit, et il lâche son humidité : il pleut au Tessin.
Ce qui pousse, c'est la différence de pression entre le sud et le nord des Alpes : plus haute au sud, plus basse au nord. L'air va de la haute vers la basse, comme l'eau descend la pente. C'est le ΔP des graphiques de la page fœhn. Au-delà d'environ 4 hPa, une entrée de fœhn devient possible : mesuré, il y a du fœhn à Viège quatre fois sur dix.
Une fois la crête passée, l'air redescend. En descendant il se comprime et se réchauffe, d'environ 1 °C tous les 100 mètres. Il arrive chez nous chaud, sec et rapide. C'est pour ça qu'un jour de fœhn est doux et limpide au nord des Alpes pendant qu'il pleut au sud.
2. La vallée du Rhône est une baignoire
Avant que le fœhn rentre, la vallée du Rhône est pleine d'air froid. Cet air froid est plus lourd, il reste au fond, comme de l'eau dans une baignoire.
Le fœhn passe d'abord par-dessus. Au sol, on ne sent rien : le ciel se dégage, le vent en altitude forcit, mais au décollage tout est calme. C'est le moment le plus trompeur.
Puis le fœhn pousse. Il chasse l'air froid vers l'aval, de Brigue vers le Léman. Quand la baignoire se vide à ta hauteur, le fœhn touche le sol. D'un coup.
3. Pourquoi Viège doit t'inquiéter à Vercorin
Le fœhn du sud entre dans la vallée du Rhône par le Simplon, à Brigue et Viège. Ensuite il descend la vallée vers l'ouest : Sierre, Sion, Martigny.
Donc si Viège est déjà en fœhn, vent d'est soutenu, chaud et sec, le front est en route vers toi. À Vercorin, le vent peut passer de calme à plus de 40 km/h en quelques minutes. Tu peux être en l'air quand il rentre.
Un vent d'est à Viège n'est pas toujours du fœhn, et le fœhn ne descend pas toujours jusqu'à Sierre. Ce sont les autres signes, réunis, qui font la différence.
4. Le fœhn ne remplit pas la vallée du Rhône d'un bloc
Reprenons l'eau. Dans un virage, une rivière ne coule pas partout pareil : elle colle à une rive. L'air fait la même chose en descendant le Rhône.
Il colle d'abord à la rive droite : Montana, Crans. Puis il s'élargit vers le centre. Et s'il forcit encore, il finit par occuper toute la largeur, jusqu'à la rive gauche, là où se trouve Vercorin. Il ne se déplace pas d'une rive à l'autre : il grandit.
Conséquence directe : Montana voit le fœhn plus souvent que Vercorin. À Vercorin, à force, on finit par croire qu'il n'y rentre jamais. C'est faux. Il y rentre moins souvent, et c'est exactement ce qui rend le jour où il rentre dangereux : personne ne l'attend.
Il y a pire. Si le fœhn atteint la rive gauche, c'est qu'il a rempli toute la vallée. Autrement dit, quand il rentre enfin à Vercorin, l'entrée est déjà costaud. Ce n'est pas une version atténuée de ce qu'ils ont en face.
En pratique : regarde la rive d'en face avant de décoller. Si le fœhn est déjà installé à Montana, il peut rentrer chez toi.
5. Les signes
- Vent d'est à Viège, soutenu, avec de fortes rafales.
- Il pleut au Tessin pendant qu'il fait sec chez nous : l'air se décharge au sud.
- ΔP positif entre le sud et le nord des Alpes, au-delà de ~4 hPa.
- Vent du sud à 700 hPa au-dessus de la crête, le moteur du phénomène.
- Température qui monte et humidité qui chute au fond de la vallée, en même temps.
- Visibilité exceptionnelle, air limpide, montagnes qui paraissent proches.
- Mur de fœhn sur la crête, lenticulaires, nuages qui restent immobiles.
6. Les risques en vol libre
- Quand il rentre, c'est brutal. Pas une montée progressive : quelques minutes.
- Le fœhn est souvent là en altitude avant d'être au sol. Un décollage calme ne dit rien de ce qui se passe 200 mètres plus haut.
- Turbulences fortes, rotors sous le vent des crêtes et des reliefs. Dedans, on est une feuille morte au vent : ce n'est plus toi qui pilotes.
- Cisaillement à la limite entre l'air froid et le fœhn : ça change vite, sur peu de hauteur.
- Reculer. Si le vent dépasse la vitesse de l'aile, on part en arrière, dans la turbulence.
- « Le fœhn ne rentre jamais à Verco. » Il y rentre moins souvent. Ce n'est pas la même chose.
Ce que disent les mesures
Tout ce qui suit vient de nos propres relevés, pas d'un manuel. Chaque chiffre indique sur quoi il est calculé et sur quelle période : un nombre sans méthode n'est qu'un avis.
1. Quand : le fœhn est une affaire de printemps
Heures de fœhn à Viège en 2018, mois par mois. 670 heures sur l'année, dont 197 rien qu'en avril, et zéro en juillet.
Ce qu'il faut en retenir : en été, l'absence de fœhn ne prouve rien sur ta lecture des instruments. C'est la saison qui est calme. Un été entier de mesures ne permet pas de régler un seuil de fœhn : nous l'avons appris en essayant.
1 bis. Toutes les vallées ne se valent pas
Même année, même méthode, appliquée à chaque station de vallée de la Table 1 de MétéoSuisse. Viège est la plus exposée de Suisse ; Sion, à 60 km en aval, en reçoit le quart.
Ce qu'il faut en retenir : « il y a du fœhn en Suisse » ne veut rien dire. Il y a des vallées à fœhn, et le haut du Valais en est une.
2. Où : rive droite contre rive gauche
Le chiffre le plus important de cette page. Pendant un fœhn mesuré à Viège, voici la part du temps où chaque site sent effectivement le vent chez lui.
Ce qu'il faut en retenir : le fœhn descend d'abord sur la rive droite. Bella-Lui et Montana le sentent deux fois sur trois ; Vercorin et le Crêt du Midi, presque jamais : et pour Vercorin, aucun secteur de vent ne permet même de le distinguer du reste. C'est là qu'est le piège : « ici il n'y a jamais de fœhn » est une observation exacte et une conclusion fausse. L'anémomètre de Vercorin ne te préviendra pas. Celui de Montana, oui, et il est à sept kilomètres.
3. Jusqu'où il descend
Même fenêtre, mais sur le fond de vallée. Le fœhn atteint très rarement le milieu et le bas de la vallée.
Ce qu'il faut en retenir : un fœhn à Viège ne veut pas dire un fœhn à Sion. Le haut de la vallée en prend l'essentiel. Et surtout, quand seul le bas de la vallée souffle en sens descendant sans que Viège ne bouge, ce n'est pas un fœhn. Sur 737 échantillons de ce type, zéro.
4. La chaîne vaut mieux qu'une station
Quand la bande s'allume depuis le haut, voici la probabilité qu'il y ait réellement du fœhn :
| Ce qui est allumé | Fréquence | Fœhn |
|---|---|---|
| Viège seule | 11,0 % | 62 % |
| Viège + Varen | 5,2 % | 77 % |
| Viège + Varen + Sion | 0,5 % | 81 % |
| Le bas seul, Viège calme | 0,9 % | 0 % |
Ce qu'il faut en retenir : lis la bande du haut vers le bas, jamais l'inverse. Deux stations qui s'allument dans l'ordre valent beaucoup plus qu'une seule, et le bas tout seul ne vaut rien.
5. Binn et Jeizinen : sensibles, mais bavardes
Plus une station est haute, plus tôt elle voit le fœhn, et plus souvent elle souffle dans le même secteur sans qu'il y ait quoi que ce soit. Barre pleine = part des fœhn captés ; barre claire = part du reste du temps où elle s'allume quand même.
Ce qu'il faut en retenir : Jeizinen capte 98 % des fœhn, mais s'allume aussi une fois sur trois sans raison. Chalais ne se trompe presque jamais, et rate trois fœhn sur cinq. Aucune n'est « meilleure » : on regarde les hautes pour être prévenu tôt, les basses pour être sûr. Une station haute silencieuse est une bonne nouvelle ; une station basse silencieuse ne prouve rien.
6. Les seuils des graphiques
Les repères tracés sur les courbes de la page fœhn ne sont pas décoratifs. Ce qu'ils valent, mesuré :
- ΔP > 4 hPa : au-dessus, il y a effectivement du fœhn à Viège une fois sur deux sur l'axe du Simplon (Domodossola - Sion), quatre fois sur dix sur celui du Gothard (Lugano - Zurich). Les deux axes se comportent presque pareil, malgré 140 km d'écart entre eux.
- Gütsch, composante sud > 25 km/h : arrive 4 % du temps. Toutes les heures de vent d'est soutenu mesurées à Viège et à Varen sur la période ont suivi une telle heure dans les douze heures. L'inverse est faux : le sud se lève souvent à Gütsch sans que rien ne descende.
- Stabilité 0,75 °C/100 m : au-dessus, la vallée est assez brassée pour qu'un fœhn touche le sol. La journée ordinaire tourne autour de 0,58 : négatif par rapport à l'adiabatique sèche, c'est la normale, pas une anomalie.
7. Ce que ces chiffres ont changé
Chaque mesure de cette page a modifié les indicateurs ou les seuils. La liste complète, pour que rien ne repose sur une intuition non vérifiée :
| Ce que disent les mesures | Ce qui a changé |
|---|---|
| Deux mois d'été ne contiennent presque aucun fœhn du sud (Altdorf 13 h, Vaduz 4 h, Engelberg 1 h) | Abandon de nos secteurs calculés sur l'été ; adoption des secteurs publiés par MétéoSuisse |
| Le secteur descendant diffère d'une station à l'autre : sous Martigny il arrive du sud-est, pas de l'est | Un secteur par station, jamais un « est » global |
| La brise de nuit descend la vallée tous les soirs à 2–8 km/h | Un état « brise descendante » distinct du vent établi |
| Le bas de la vallée souffle 20–30 km/h vers l'aval sans fœhn en amont | Seuil par station : 25 km/h en bas, 15 km/h en haut |
| Aigle allumée seule : 0 fœhn sur 737 échantillons | Mise en garde quand Viège est calme ; puis retrait d'Aigle de la bande |
| Viège + Varen ensemble : 77 % de fœhn, contre 62 % pour Viège seule | La bande nomme la chaîne : « le fœhn entre dans la vallée du Rhône » |
| Varen : 45–175° capte 78 % des fœhn contre 61 % pour notre ancien secteur | Secteur de Varen élargi |
| Chalais : aucun secteur plus large ne fait mieux (41 % contre 39 %) | Secteur conservé, et note disant que Chalais est peu exposée, pas mal réglée |
| Binn et Jeizinen captent 90 % et 98 % des fœhn, mais s'allument à tort 44 % et 34 % du temps | Gardées hors de la bande, expliquées comme signal de veille |
| L'écart de température potentielle est négatif 77 % du temps : c'est la normale | La case « couche froide » devient « stabilité de la vallée du Rhône » |
| Une différence en kelvin de température potentielle ne se lit pas | Affichage en gradient, °C par 100 m, contre l'adiabatique sèche à 0,98 |
| 4 hPa : 50 % de fœhn sur le Simplon, 42 % sur le Gothard — les deux axes se valent | Seuil conservé ; les chiffres mesurés ajoutés aux notes |
| Gütsch : le sud se lève souvent sans que rien ne descende (26 % de suites) | Présenté comme signal de veille, jamais comme prévision |
| Montana sent le fœhn 69 % du temps, Vercorin 3 % | Section « rive droite / rive gauche », et le piège nommé |
| Sierre n'émet plus depuis mai 2020 | Station masquée partout : listes, carte, plan du site |
Un piège revenu trois fois : prendre un seul critère du fœhn (la direction, l'écart de température, la pression) et l'afficher comme un verdict. Chacun, isolé, décrit le temps ordinaire la plupart du temps. C'est pourquoi chaque case dit désormais ce qu'elle mesure, et à quelle fréquence elle se trompe.
8. Méthode, et ce que ces chiffres ne disent pas
« Fœhn à Viège » signifie partout ici la règle de MétéoSuisse pour Viège (Arbeitsbericht 223, Table 1) : porte de direction à Gütsch, secteur, vent et rafale minimaux, écart de température potentielle avec la crête, moins le critère d'humidité, que les stations holfuy et meo n'enregistrent pas. C'est donc une approximation, et plutôt généreuse.
Les comparaisons entre stations portent sur 21 mois (oct 2024 à juil 2026), la fenêtre où toutes celles qui nous intéressent mesuraient en même temps. La saisonnalité vient de 2018, dernière année complète avec l'humidité. Ces chiffres décrivent ce qui s'est passé, pas ce qui se passera : ils te disent où regarder, jamais si tu peux voler.
9. Ce que les mesures ne diront jamais
Tout ce qui précède vient de stations. Une station mesure là où elle est posée, et le Valais nous a déjà montré ce que ça coûte : à Vercorin le fœhn est mesuré 3 % du temps, à Montana 69 %, sept kilomètres plus loin. Un pilote de Vercorin qui se fie à sa station ne verra pas venir ce que Montana voit déjà. Aucune quantité de données ne corrige ça, parce que le problème n'est pas la précision : c'est qu'il n'y a personne pour mesurer au bon endroit.
Pour le Valais, nous avons comblé le trou avec des années de vol et des pilotes qui savent où regarder. Pour la Reuss, le Rhin, la Linth ou le Haslital, nous n'avons que les chiffres, et les chiffres seuls produisent exactement le genre de page qui a l'air juste et trompe quelqu'un. Si tu voles dans une de ces vallées, ce que tu sais vaut plus que ce que nous pouvons calculer : quel décollage le sent en premier, où l'on dit qu'il n'y a jamais de fœhn alors qu'il y en a, ce que tu regardes avant de sortir l'aile.